Chapitre 8 - Trou noir
Camille se rappelait encore de cet été, le dernier été cool finalement, avant une longue série d’étés de révisions. Les bouquins, même à la plage. Tout le temps.
Elle cherchait à comprendre. Au début, sa mémoire fonctionnait bien, en fait. Elle avait bravement engrangé tout ce qu’il fallait, jusque là. Elle avait du mal à identifier à partir de quand c’était parti en cacahuète.
En tout cas, il fallait que ça change. Cet entretien avec Gaillard, peut-être avec en plus le coup des biscuits dans la même journée, ça l’avait décidée à agir.
Elle voulait refaire fonctionner sa mémoire normalement. Elle n’avait pas encore tout appris, il y avait peut-être un problème, qu’elle ne connaissait pas encore, qui pouvait expliquer ?
Elle décida d’aller consulter. Peut-être aussi qu’il fallait qu’elle fasse une pause, des services, des gardes, pour rattraper son retard. Elle aurait bien aimé avoir un arrêt maladie pour se requinquer et repartir du bon pied.
Le matin, elle retourna dans son service du moment, l’onco-hématologie pédiatrique. C’était... vraiment dur en soi. On y hospitalisait les enfants qui avaient des cancers, des maladies du sang comme la drépanocytose, quand ils avaient des crises qui leur faisaient très mal, ou, des choses bizarres qu’on arrivait pas trop à diagnostiquer ailleurs. En gros, la médecine interne pour les enfants.
L’après-midi, elle alla consulter son médecin. Elle lui parla de la fatigue, du manque de mémoire chronique et inexpliqué. Elle pensait trouver une oreille compréhensive... En dehors de médecine, les gens avaient du mal à comprendre le problème. Les études, c’est pas du travail... mais les personnes qui avaient fait le parcours devaient comprendre.
Mais la médecin ne comprenait pas où était le problème. Elle était passée par là aussi, oui, c’était stressant, OK, mais bon... c’était pareil pour tout le monde, rien d’exceptionnel. Il fallait s’accrocher et tenir. Elle lui conseilla juste une psychologue pour aller passer des tests de mémoire.
Camille en sortit ... totalement dépitée. Ca lui paraissait impossible de continuer comme ça et d’avoir son concours. Elle ne serait jamais prête... ça ne rentrait plus. Elle aurait voulu une pause, quelques mois, puis reprendre, en forme. Mais apparemment, pas moyen. Elle avait déjà essayé de demander à Gaillard une année sabbatique, ça se faisait, après tout, non ? Mais... non. Monsieur pensait que ça ne lui ferait pas de bien, qu’il fallait continuer à pratiquer, sinon on oubliait. Elle avait 25 ans, mais avec lui, on avait l’impression d’en avoir 12, et qu’il savait mieux que vous ce qu’il vous fallait. Bref. Aucun soutien de cette autre piste non plus.
Elle raconta ça à Alexandre, en rentrant. Il avait du mal à comprendre ce que la médecin ne comprenait pas... il voyait Camille s’éteindre à petit feu depuis un moment, et commençait à vraiment s’inquiéter pour elle. Au départ, elle avait surtout été ... de plus en plus irritable. Ce n’était pas vraiment très évident à supporter. Il savait bien qu’elle ne faisait pas exprès, mais il se sentait un peu punching ball en ce moment. Mais il avait compris aussi qu’elle était bien trop stressée. Elle avait beau dire que c’était normal... que c’était comme ça dans ces études... c’était quand même trop. Il ne savait pas trop quoi faire de plus, cela dit. Lui, travaillait la nuit, il n’était pas disponible le matin, du coup, ils ne faisaient presque que se croiser à ce moment-là. Quand elle partait, il venait de se coucher, et quand elle revenait, c’est elle qui était épuisée et finissait par faire une sieste au milieu de l’après-midi. Ils pouvaient souvent discuter juste le soir, en préparant à manger, et en mangeant. Ensuite Camille retournait travailler jusqu’à minuit. Et lui repartait.
Elle ne pouvait même pas tout lui raconter. Il y en avait trop, ça aurait été trop long, et il y a des choses où il fallait être dedans pour comprendre. Ou alors, c’était trop douloureux, elle se serait encore plus effondrée en le racontant... et pour faire quoi du coup ? Ce n’est pas Alexandre qui pouvait l’aider, ni sur les connaissances qui pouvaient lui manquer, ni sur les problèmes éthiques ou la violence du système.
L’oncopédiatrie, là-dessus, ça se posait là. En toute logique, ça aurait sans doute dû être le service le plus humain qu’on imagine... Mais c’est le plus violent que Camille avait pu croiser. Pas loin dans l’idée avec la neurochirurgie, mais quand même, sans doute encore un cran au-dessus.
La chef de service était ... incompréhensible. Tout le monde la craignait. Camille venait la boule au ventre, pas tant pour elle parce que ce n’étaient pas trop les externes qui étaient en ligne de mire, mais rien que parce qu’elle était violente avec les infirmières. Elle leur faisait constamment des reproches au moindre truc de travers. Le moins qu’on puisse dire, c’était qu’elle était préoccupée des enfants, évidemment, mais quand même ... Camille l’avait même vue une fois en faire pleurer une, tellement elle s’était mise à l’accuser de tous les noms, pour une histoire de dossier apparemment. Quelque chose qui était sans doute vrai, et important, d’accord, mais ne méritait pas qu’on traite quelqu’un de cette façon. “C’est une infirmière, pas une esclave !” se disait Camille. Mais dans ces cas-là, personne ne dit rien évidemment, et attend que l’orage passe. Si tu as le malheur de dire quelque chose, les foudres de la chef vont te revenir dessus, et ça va rester pour un moment, donc... tu te fais tout petit et tu espères que ça se termine vite.
Camille avait bien aimé la pédiatrie, pourtant. Elle était même passée en cardiologie pédiatrique. Comme c’était le CHU, il se trouvait à opérer les tous-petits, ce qu’on ne savait pas bien faire ailleurs, tellement c’est petit... Ils avaient un chirurgien là-dessus qui était une pointure, vraiment, reconnu, au point qu’une association envoyait de l’autre bout du monde des enfants se faire opérer ici, et pas à Necker, quoi. Camille l’admirait beaucoup. Et en plus, très humain ce gars-là pour le coup, pas le style à rouler des mécaniques parce qu’il est bon, humble avec ça, et toujours en capacité de s’interroger, c’était le genre de médecin que Camille aurait aimé devenir. Elle avait eu l’occasion de le voir intervenir, en SMUR, sur un tout petit bébé, il expliquait, rassurait, tout en faisant un geste technique super compliqué apparemment, tant... c’était petit !
Bref, ce service-là, c’était chouette et humain.
L’onco-pédia... le sujet était déjà dur, mais la chef, ça n’aidait pas. Comme ses collègues externes, elle n’avait pas trop de reproches, chacune sachant préparer correctement ses dossiers, ça allait, par contre, la chef s’était mise en tête qu’il fallait qu’elles “participent à la vie du service” et donc qu’il fallait être là pour le Noël du service. Ca leur paraissait... totalement lunaire et hors de leur réalité. Elles avaient un concours à préparer, elle se rendait compte ou pas ? Il n’y avait pas 2 minutes à perdre pour faire autre chose que de la médecine, et puis, on passait déjà tellement de temps à l’hôpital, pour ça, on allait pas en plus y revenir sur des temps de repos pour lui faire plaisir ? Surtout quand tu restes juste 3 mois en stage et que d’habitude, tu es un pion. Un électron libre qui gravite dans le service et que personne ne présente. Là, c’est vrai que c’était un peu différent, le service était plus petit mais... avec son humeur imprévisible, de toute façon, la chef ne donnait pas envie. On imaginait mal passer un temps sympa avec elle et le reste du service si elle était capable de sauter sur le dos de n’importe qui pour on ne sait quelle raison. Dans d’autres stages, avec d’autres ambiances, ça aurait peut-être pu s’imaginer.
Et puis le sujet lui-même était dur. Les enfants étaient hospitalisés, seuls souvent, même les petits... quand on venait les examiner, certains voulaient des câlins, et tendaient les bras désespérément. Ca fendait le coeur, mais Camille refusait parce qu’elle ne savait pas bien quoi faire, ni comment, elle se sentait maladroite, pas à sa place, elle savait que si elle prenait l’enfant, déjà elle n’était pas censée, ce n’était vraiment pas “médical”, et puis, il ne voudrait jamais retourner dans son lit... et comment elle ferait après ? Elle n’en avait aucune idée. Et ensuite si la chef la surprenait comme ça... elle se ferait engueuler direct devant l’enfant, voire si ça se trouve, lui aussi se ferait sermonner, donc rien de positif.
Il y eut aussi, une fois, une maman, que Camille croisa à l’entrée du pavillon, dehors. Juste avant, la deuxième médecin du service - plus jeune, et avec un accent, elle faisait penser à Petra dans Taxi - venait de tancer sèchement une autre maman, parce qu’elle fumait devant l’entrée et que la fumée entrait, comme quoi “C’était un hôpital, quand même !”.
Camille était partagée. C’est pas faux, en même temps, oui, c’est logique de ne pas faire entrer un truc toxique dans un local dédié à soigner, mais par ailleurs... les parents qui fument devant le pavillon, c’est tout de même des parents dont l’enfant est hospitalisé au-dessus, donc potentiellement avec un truc grave… Ça va pas bien, ils sont inquiets, c’est normal et ce serait juste humain de leur parler... comme à des humains. Ce côté sous-merde, qu’elle avait perçu comme bizuth, il avait l’air de s’appliquer à tout le reste du monde que les médecins, pour certains. Il n’y avait de valeur que par le mérite et le niveau d’études. Les autres paraissaient être des ignares, et surtout être ignare avait l’air de signifier… que tu ne méritais pas le simple respect.
Peut-être que c’était assez emblématique de ces études. Ne pas savoir, ce n’est pas normal. C’est que tu es une merde / tu n’as pas assez travaillé. Ca ne peut pas juste être normal parce que tu n’as pas appris. C’est un monde à 2 catégories. Ceux qui ont le savoir médical, et, les merdes = le reste du monde. Ne pas avoir le savoir, c’est risquer de faire des erreurs impardonnables. Risquer la vie des gens. Tout doit être dédié à ça.
On n’a pas le droit de ne pas savoir.
Ca ne laissait pas beaucoup de place à l’apprentissage, en fait, mais Camille ne le réalisait pas. A partir de quand faisais-tu partie de l’élite qui savait assez ?
Cet épisode était un peu remuant pour Camille qui en avait déjà beaucoup sur le coeur depuis un moment, du côté non humain des soignants parfois. Juste à ce moment, quand elle entrait dans le pavillon pour aller prendre son service, une maman qui séchait ses larmes, et faisait visiblement un gros effort pour se contenir, la héla au passage et lui demanda :
“Est-ce que ça se voit que j’ai pleuré ? Je vais voir mon fils là-haut”.
“Non”, lui répondit Camille, “ça va, ça ne se voit pas”.
Camille se sentit... glacée. Qu’une maman, qu’elle ne connaissait pas du tout, ose lui demander ça directement, ose confier ça, ça montrait une telle détresse, et une telle force en même temps.... Si elle était tellement mal avant de voir son fils, il devait donc être très malade, ou en tout cas elle était très inquiète... et malgré ça, sa préoccupation, c’est qu’il ne voie pas qu’elle avait pleuré. La maman remercia Camille et fila vite avant elle dans les escaliers du hall.
Camille sentit elle-même les larmes lui monter. C’était tellement dur ces enfants malades, pour les parents... ce n’était pas dans l’ordre des choses. Elle en avait vu un autre comme ça, aussi, qui lui avait glacé le sang. Un petit gamin de 7 ans, quand elle était en garde aux urgences pédiatriques. Les urgences pédia, c’était beaucoup de chutes, de bras cassés, d’accidents de cour d’école, de gastros, d’appendicites, de traumatismes crâniens parfois, mais souvent sans gravité, là plus pour vérifier que tout va bien. La plupart du temps c’était tout à fait gérable et pas trop grave, sérieux, tout à fait justifié de venir aux urgences, mais, au final, ça se terminait bien.
Là, il était arrivé normalement avec les parents, à l’entrée, pour des symptômes qui ressemblaient à la méningite, déjà pas cool en soi mais... surtout, il avait de grosses plaques de purpura au niveau des jambes. Ca fait un rouge très foncé, plus rouge qu’un bleu, bref, plus foncé, c’est assez caractéristique, on ne peut pas le louper, bordeaux, pas rouge sang. Comme les personnes âgées qui ont eu un peu trop d’anticoagulants, parfois.
L’interne s’était vite agitée, et effectivement l’hypothèse était venue presque tout de suite dans la tête de Camille en voyant juste cette partie de jambe au passage : un purpura fulminans ? Non ? Pas quand même ? Pas le temps qu’on lui fasse le détail là, évidemment, pour l’instant c’était juste une urgence absolue et toute l’équipe s’engouffra dans le box avec l’interne pour faire tout ce qu’ils pouvaient. Donc oui, son diagnostic était bon, malheureusement. C’était horrible un truc pareil. Pour on ne sait pas bien quelle raison, la méningite pouvait donner ça; les taches rouges, c’était le signe que c’était une septicémie foudroyante, avec les toxines des méningocoques qui avaient envahi le sang et provoquaient une CIVD. LE truc que tu veux pas avoir. La cata. Le cauchemar de n’importe quel médecin (la CIVD en général, pas spécifiquement celle de la méningite, à part qu’en plus, c’est un gosse). A la fois, ça coagule, trop, n’importe comment, n’importe où, et ça coagule pas, tu fais des hémorragies massives. Tu ne peux ni mettre des anticoagulants, ni des facteurs de coagulation, on dirait que le système est complètement déréglé et c’est comme si tu essayais d’arrêter une tempête avec ton parapluie. Ou boucher un seau percé avec tes dix doigts, sachant que le nombre de trous augmente au fil des minutes. La médecine a beau être performante, il reste des choses sur lesquelles elle n’a pas prise. Ou difficilement.
Pour ce gamin... c’était trop tard, même si l’équipe avait fait tout ce qu’elle avait pu. Donc les parents étaient arrivés avec un gamin fiévreux, et repartaient... sans. Waouh. C’était rarement aussi violent. Personne n’est préparé à ça, pas dans les années 2000, tu ne peux pas t’attendre que pour un truc qui a l’air sérieux, OK, mais une maladie infantile, quoi, tu puisses... revenir sans ton gosse ?? Juste comme ça en quelques minutes. On a l’impression de retourner dans les années 1800, avant les antibiotiques, quand tu pouvais mourir d’infection pour une connerie, comme elle avait vu avec les moulages du Musée d’Histoire de la Médecine à Paris - c’est très édifiant d’ailleurs. Et là, avec ça, on retourne à être aussi impuissants qu’il y a 2 siècles.
Il n’y avait pas d’endroit pour parler de ça, après. Personne n’avait envie d’en parler, de toute façon, on n’avait pas envie de fondre en larmes avec les collègues, on ne se connaissait pas assez. Chacun retournait dans son coin, ensuite, essayait de s’occuper à ce qu’il pouvait, aller rechercher un résultat, une radio, quelque chose. Les collègues plus proches sans doute devaient parler ensemble, les internes peut-être... Mais rien n’était prévu sinon. Quasiment, “the show must go on”. Tu continues, qu’est-ce que tu veux faire d’autre ? Le service est là, il y a d’autres enfants qui arrivent, d’autres parents, il n’y a personne pour remplacer parce que juste, ton coeur est fondu au fond de tes chaussures. Et puis ça serait pas une bonne idée, pour les prochains parents, que tu arrives avec une tête de 6 pieds de long, ils vont croire qu’il y a de quoi s’inquiéter pour leur enfant, alors que si ça se trouve, pas du tout...
Masquer les émotions avec les patients, Camille avait assez vite appris à le faire. Il fallait, pas par pudeur, ou que ce ne soit pas bien de compatir, mais pour ne pas que le diagnostic se lise sur sa tête à la seconde où elle avait compris, sans avoir eu le temps de mettre les formes pour expliquer. Elle savait assez bien donner le change, le temps de trouver comment tourner ce qu’elle avait à dire. Ce n’était pas toujours si clair à la seconde, évidemment, mais parfois oui. Et puis, à force, on devait finir par avoir de l’instinct... Camille avait quasiment fini par savoir tout de suite quand c’était grave. De toute façon, ce n’était généralement pas elle qui annonçait quoi que ce soit, c’était l’interne ou le chef. Mais c’était la même pour les patients, si tu as 5 paires d’yeux qui te regardent et que tu vois l’inquiétude sur leur visage, tu as compris de suite, et ça ruine les efforts que peut faire l’interne pour essayer d’adoucir l’atterrissage... Parce que oui, à ce niveau, il y a généralement plus d’humanité. C’est étrange et assez ambivalent, d’ailleurs, de voir que ça peut l’être autant sur certains côtés, et aussi peu sur d’autres. Incohérent.
Donc, pas moyen d’en parler, tu repars avec ton paquet. Un petit de plus dans un coin. Il n’y en a pas si souvent de si gros, heureusement. Mais, pas de collègues là pour en parler, ceux du lendemain ont leur boulot aussi et on n’est pas là pour s’étendre sur tout ce qu’on voit de difficile, et à la maison, tu vas pas rentrer en disant : “Salut, comment ça a été ta journée ?” “Bien, et toi ?” “Ah, ben on a un gosse qu’est dead aux urgences... Tu veux manger quoi ?” C’est juste pas possible. C’est pas racontable, en dehors de ceux qui ont vécu l’action. C’est pas un travail qui se raconte. Sauf les petites anecdotes possibles comme tout le monde, mais sinon... non. Les pompiers ça doit être pareil, les policiers sans doute aussi. Tout le monde qui traite de la misère humaine, vraie, profonde, sans filtre, sans fard, sans comédie. Ce qui reste quand on a enlevé toutes nos couches de société civilisée.
D’ailleurs, en entendant les actualités et ce qui était prévu de passer comme lois, Camille s’interrogeait vraiment sur le réalisme de ces idées et trouvait que ça devrait être un passage, ce style d’expériences, pour nos représentants de l’état. Passer rien qu’une journée aux urgences, pour comprendre. Saisir un peu de ce qui se passe, dans la vraie vie des gens, là où on n’est plus au niveau de faire semblant de quoi que ce soit. Les dégâts de l’alcool, les gens qui se sont mis sur la gueule, si on cherche un tant soit peu l’histoire derrière, les maladies de toute sorte, les accidents, les mamies démentes... tu as un échantillon complet de la société dans ses plus simples atours. Sans la couche d’humanité raisonnable, mais dans ce qu’elle peut avoir de plus basique et bestial parfois. Surtout ces urgences-là. Celles de l’autre côté de la ville, ça faisait plus les urgences sans la misère, que la cardio et autres trucs qui arrivent sans lien particulier avec un contexte social compliqué. Au nord, par contre, tu pouvais saisir, si tu t’intéressais 2 secondes à l’histoire des gens, les 3/4 de nos problèmes de société et toute leur complexité. Les “y a qu’à, faut qu’on”... Camille avait compris aux urgences que c’était bien joli, mais ça ne marchait pas. Personne ici, certainement, n’avait voulu en arriver là.
Certains disent qu’il faut faire le service militaire pour devenir responsable, Camille trouvait qu’ici, c’était un vrai enseignement de vie. Tu ne voyais plus les choses pareil ensuite. Pour une jeune fille qui n’avait jamais connu que les beaux quartiers et des gens sans problème, cela lui avait vraiment ouvert les yeux. A force d’écouter les histoires des gens, tu comprends, que juste les choses te tombent dessus en bonne partie sans avoir rien demandé. Il y a toujours une histoire derrière. Ca n’excuse pas tout le monde, bien sûr, mais il y a des limites à ce qu’on peut demander à un humain, de rester parfait, sans erreur, quand il a eu une vie de merde.
Et pour finir avec les désillusions, la dernière en date, c’était le bébé sans cortex. Puisque tout ce qui était bizarre arrivait dans le service, il y eut ce bébé de 8 mois, qui ne s’asseyait toujours pas et avait à peu près un développement psychomoteur correspondant à 2-3 mois. Les parents n’avaient pas consulté plus tôt parce qu’ils ne savaient pas, ça ne leur avait pas forcément paru étrange, c’était le premier. Et le scanner du petit était revenu... Camille n’aurait jamais cru que ça pouvait arriver. Le volume occupé par le cerveau était normal, mais... pas un iota de circonvolutions cérébrales. Rien. Une surface lisse. Comme un cerveau de mouton - comment se faisait-il qu’elle se rappelait comment devait être le cerveau du mouton, où est-ce qu’elle avait appris ça ? Camille ne se rappelait pas.
Peu importe. Elle avait été saisie en voyant ça. Pour quelqu’un qui n’est pas initié, ça ne veut rien dire. Pour quelqu’un qui sait lire un minimum une radio... ton esprit fait vite le tour. Pas de replis = pas de développement = pas de cortex. Pas de cortex = aucune activité intelligente possible, aucune des fonctions supérieures. Tout le reste va marcher très bien, la régulation de température, de rythme cardiaque, la respiration, les hormones.. tout ce qui marche tout seul avec le cerveau profond. Mais même la motricité... ça vient des aires corticales de chaque côté; le langage, non plus; voir, sans doute aussi ? ou différemment ? écouter, ressentir... En gros... ce qu’on peut imaginer comme vie, à peu près, c’est celle d’un légume. A part qu’on ne peut même pas prédire ça vraiment : c’est tellement rare et variable, comme situation, que personne ne sait ce qui peut bien en sortir. Jusqu’à où il y a quand même quelque chose de conservé ou non...
“Mais qu’est-ce qu’on va bien pouvoir dire aux parents ?” se disait Camille. “C’est horrible et on ne sait même pas dire ce qu’il pourra faire...” Elle se sentait complètement impuissante. Démunie. Toute la somme de savoir de ce monde ne pouvait rien pour ce petit bébé. Même sans pouvoir éviter sa maladie, d’accord, il y a des tas de maladies orphelines, plein de trucs nuls et qu’on aimerait pouvoir juste rayer de la carte, on ne peut pas tout, d’accord. Mais ne même pas avoir un embryon de réponse ! Comment tu veux présenter les choses ? “Ton gosse va peut-être être un légume, mais on ne sait pas bien jusqu’à où, parce que ça, on n’a jamais vu.” C’est juste pas possible à dire... Ne même pas avoir un pronostic à peu près défini...
Ce bébé avait beaucoup marqué Camille. Il lui était resté en tête plusieurs jours d’affilée. Il y a des patients comme ça qu’on oublie pas. Beaucoup se perdent dans les méandres de la mémoire, certains s’accrochent. Ceux pour qui on aurait aimé pouvoir faire plus, ou dont l’histoire ou le courage nous ont marqués. Elle repensait à cette situation tellement injuste... un peu comme le gamin avec le purpura, tellement inattendu, le coup de tonnerre dans un ciel serein, comme dit l’expression pour certaines maladies.
C’était dingue, dans les années 2000, de ne rien savoir faire pour ça. Ca servait à quoi, en fait, s’il y avait toujours des choses comme celles-là où on ne servait juste à rien ? Camille acceptait pourtant bien que parfois, on puisse avoir tout essayé, et que ça ne fonctionne pas, ou, arriver trop tard. C’est comme ça, c’est dur, mais c’est OK. On n’est pas magicien. Et il n’y a pas de justice. ll n’y a pas de mérite. La maladie touche n’importe qui sans considération de son utilité sur la Terre. Personne n’est à l’abri. Même pas les médecins. Il y avait même un jeune étudiant de sa première promo, qui était mort à 20 ans d’un rhabdomyosarcome1. Quelle saloperie ! Emporté en 2 mois. Hop. Plus là.
Il n’y a pas de privilège, en santé. Face à la maladie ou à la mort, ça ne fera pas de différence que tu sois friqué, toi-même médecin ou non, avoir dans ta poche les meilleures relations possibles… Pas de joker. Tout le monde joue, à cartes égales, ou à peu près. Tu peux avoir des cartes de moins, si ton contexte de vie ou ton historique favorise les maladies systémiques, professionnelles, certains cancers, que tu subisses de la violence, etc. Mais il n’y a pas de cartes “plus”. Rien à négocier avec la maladie, si elle te tombe sur le nez. Ca tombe, ou pas. Rien à chercher comme logique. Il faut juste admettre qu’il n’y en a pas. La vie est un jeu auquel on perd dans 100% des cas ! Juste, à plus ou moins long terme. Ce qui compte, alors… c’est ce qu’on fait de ce temps qu’on a sur Terre !
Elle n’arrivait pas trop à comprendre pourquoi dans certains cas cela lui paraissait tolérable, dans d’autres non. Peut-être les enfants. Le “pas dans l’ordre des choses” ? Même pas vraiment.
Bref, en tout cas une chose de plus qui lui donnait un sentiment de vide, de froid intérieur, comme si on lui enlevait quelque chose, vraiment, à l’intérieur. Une coulée froide, comme un trou noir, qui descendait le long du thorax, jusqu’au ventre. Limite à lui couper les jambes.
Elle passa la soirée sur un chapitre qui ne voulait pas rentrer, encore moins que d’habitude. Mais elle s’accrochait. La seule façon de traverser les épreuves, c’était de serrer les dents et tenir. Coûte que coûte.
Elle parvint, à grand peine, à avancer sur sa fiche de question de cancérologie, mais termina passé minuit. Elle alla se coucher, énervée et insatisfaite d’elle. Elle mit encore au moins une demi-heure à s’endormir… elle ressassait, encore et encore, et décida de prendre rendez-vous pour les tests de mémoire le lendemain.
Un cancer des muscles, d’évolution très rapide.



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